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Les Châteauneuf-du-Pape du domaine Giraud

En se garant devant le portail, impossible de se tromper, on est au coeur du village de Châteauneuf-du-Pape. Marie et François Giraud nous accueillent dans une ancienne distillerie où flotte la mémoire des alambics aujourd’hui déplacés. La cave s’est adaptée par ajouts successifs, au gré des besoins et des générations, si bien qu’elle concentre aujourd’hui, dans un même espace, réception de vendange, vinification, élevage, mise en bouteille et préparation des commandes. « C’est un Tetris », s’amuse François.


La famille Giraud arpente depuis presque toujours cette terre au sous-sol complexe,

entre gros galets, sable et limon. « Chez nous, on est vignerons depuis le XIIIe siècle », raconte François. La sœur et le frère sont revenu·es au début des années 2000. Lui avec un bac technique en viticulture-œnologie, elle bardée d’un diplôme d’œnologue. Leur premier millésime vraiment conduit ensemble ? 2003. Ce n’était pas juste un passage de témoin, presqu’un changement de métier.


« Nos parents ne faisaient que du négoce, rappelle Marie. On a récupéré les vignes et la cave et on a lancé la mise en bouteille. » Elle n’aurait jamais voulu faire autrement.


« C’est ma passion et vendre au négoce n’avait pour moi aucun intérêt. Tous les matins, il faut que je sois animée par quelque chose. »


Le domaine s’étend aujourd’hui sur environ 35 hectares. Une quinzaine à Châteauneuf-du-Pape, une douzaine à Lirac, le reste en vin de France. Le déploiement à Lirac est intervenu par achats vers 2011. « On voulait s’agrandir et on a eu un coup de cœur pour ce terroir-là, confie Marie. Des sables, des chênes verts, des genêts, des cépages proches de ceux de Châteauneuf-du-Pape, grenache, syrah, mourvèdre, cinsault, tout nous a plu ». « C’est un cru méconnu, tout petit, renchérit François. Les gens ne viennent pas forcément vers cette appellation discrète mais, dès que l’on fait goûter, ça marche à chaque fois. » Les vins de France, eux, sont issus de vignes familiales historiques, situées hors appellation, âgées de 40 à 70 ans, plantées dans les sables, moitié syrah, moitié cinsault.


ÉDUQUER SA VIGNE


Le passage en bio, en 2008, reste la bascule la plus importante. « La décision à la fois la plus difficile et la meilleure », insiste Marie. Rendements qui chutent, vieilles vignes perturbées dans leurs habitudes, il a fallu presque tout reprendre à zéro. « Quand tu désherbes les vignes chimiquement, forcément tu ne travailles pas les sols, le système racinaire s’installe en surface, détaille François. Dès que tu viens l’enquiquiner en travaillant la terre en totalité, elle n’aime pas, elle doit se réadapter. ll faut l’éduquer, lui apprendre à descendre ses racines plus profondément. » Trois ans pour se convertir mais dix ans pour mettre en place les ajustements agronomiques. Car ici, on a bien sûr supprimé l’irrigation pratiquée par leur père sur certains « quartiers » (synonyme de « parcelles » dans la région).


Et ce, malgré le dérèglement climatique palpable sur le terrain, avec des épisodes de chaleurs de plus en plus brutaux. En 2022, François se souvient de vignes qui brûlaient sur place, sous l’effet de la température extérieure, autant que du manque d’eau.

Autre engagement fort, quand ils replantent, Marie et François acceptent de ne pas produire pendant cinq ans. Durant cette période, les raisins sont retirés, les jeunes vignes taillées court, pour construire les racines avant la récolte. « Comme on crée les fondations avant de poser le toit d’une maison », résume François. À l’approche des vendanges, c’est le goût du raisin croqué sur cep qui décide du calendrier. « On ne fait aucune analyse, confirme Marie. On ne veut pas se faire influencer par un degré ou une acidité. On ne veut pas savoir, on veut juste goûter, à la sensation. »


LE BÉTON ET L’INFUSION

En cave, tous les rouges passent par le béton, comme autrefois. Au début, Marie et François ont essayé barriques, demi-muids, cuves tronconiques. « À chaque fois, on revenait et on disait : ‘’C’est toujours le béton le meilleur’’, assurent-ils en choeur. Ça garde le fruit très croquant, très mordant. » Le grenache est quoi qu’il arrive un cépage oxydatif. Le bois apporte de l’oxygène, polit les tanins, vieillit le vin plus vite. Le béton garde, lui, le fruit et la tension. Au début plus puissants, plus extraits, leurs vins sont allés au fil du temps vers davantage de fraîcheur. Une orientation renforcée par les amitiés vigneronnes et la dégustation des vins de Sancerre, d’Alsace, du Beaujolais, de Savoie ou du Bugey.


Concrètement, les raisins entrent en cuve et passent par une phase pré-fermentaire à froid de quatre ou cinq jours. Avant, l’extraction accompagnait toute la fermentation, aujourd’hui, on parle d’infusion. L’objectif n’est pas d’amincir les vins, mais d’éviter la lourdeur. « On cherche la buvabilité tout en restant structuré, confirme Marie. La meilleure bouteille, à la fin de la soirée, c’est la bouteille vide. On veut que les gens se resservent. »


Châteauneuf-du-Pape leur offre une liberté précieuse. Le cahier des charges autorise de nombreux cépages (8 rouges : grenache noir, syrah, mourvèdre, cinsault, counoise, muscardin, vaccarèse, terret ; 5 blancs : roussanne, clairette, bourboulenc, picpoul, picardan) sans obligation de pourcentage. Ils s’intéressent à la counoise, par exemple, ramassée à des degrés plus bas que le grenache. Mais la colonne vertébrale du domaine reste l’opposition entre sables et galets roulés. Deux vieilles parcelles de grenache, plantées vers 1910, donnent ainsi deux cuvées séparées. Grenaches de Pierre sur les parcelles préférées du père, sables avec un peu de safre, et Gallimardes, huit hectares d’un seul tenant dans un ancien lit du Rhône, sur les galets, avec en dessous des grès roux et des argiles rouges chargées en oxyde de fer. Ils ont essayé de les assembler. « Elles ne s’entendent pas, ne se marient pas », assure Marie, catégorique. « Tu as deux grenaches qui ont plus de 100 ans, Nord sable et Sud galet, c’est le ying et le yang, le jour et la nuit, ajoute François. C’est intéressant de voir l’impact et l’importance d’un terroir. Les années chaudes, les Gallimardes s’en sortent mieux, les années fraîches, ce sont les Grenaches de Pierre. »


VIN DE COPAINS



À côté de la gamme du domaine une cuvée fait figure d’exception. Rudy Ricciotti, cousin des Giraud, architecte du Mucem, entre autres, rencontre un jour Pierre Gagnaire à la Feria de Nîmes, autour d’un Châteauneuf-du-Pape blanc du domaine. « Je l’ai trouvé sublime, se souvient le chef multi-étoilé. Je cherchais à acquérir quelques vignes, mais comme une œuvre d’art, pas pour devenir vigneron. Ils nous ont cédé un demi hectare, l’affaire s’est faite tranquillement. » Ainsi est née Gari (pour « GAgnaire » et « RIcciotti »). Marie et François travaillent la vigne et vinifient. Le cuisinier et l’architecte entretiennent l’amitié autour de ce projet commun. « On prend plaisir à se retrouver, à goûter la cuvée qui va sortir, à parler du temps qui va, des difficultés, du changement climatique », se réjouit Pierre Gagnaire. Il en sort quelques 800 bouteilles, que les deux comparses se partagent et que l’on trouve quasi exclusivement dans les restaurants du chef (et pour les membres du Club Pépites). « C’est un pur grenache très variable d’un millésime à l’autre, typique des Châteauneuf-du-Pape, décrit Pierre Gagnaire. On est sur des notes de fruits rouges, de framboises, pas cuivrées du tout. J*’ai goûté 2023, il est très ouvert, très fluide**, pas dur. Il y a des millésimes plus fermés qu’il faut attendre. »* Le fringant septuagénaire, qui avoue n’avoir que récemment compris la mécanique du goût du vin, et ne se considère pas comme un grand dégustateur, rappelle malgré tout malicieusement que leur parcelle est toute proche de celles de Château Rayas. En attendant le prochain millésime, il conseille de boire Gari sur de l’agneau, du homard grillé, des champignons, du rouget ou de l’anguille.


Pour l’instant, le Domaine Giraud tient encore dans son ancienne distillerie mais le rêve secret serait d’aménager un chai plus grand, plus pratique, avec un souterrain, de quoi stocker, vieillir, recevoir. « Je me vois bien au milieu des Gallimardes, dans la mer de vignes, une cave toute seule, au milieu de nulle part », s’attendrit François. Ce sera toujours avec Marie, bien sûr. Avant de les quitter, on a posé une dernière question à celle-ci : « est-ce facile de travailler en famille ? » Elle n’a pas hésité une seconde pour répondre : « je souhaite à toutes les soeurs d’avoir un frère comme le mien ». Y a-t-il quelque chose de plus beau ?





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