Les vins de Champagne Jacquesson
- Stéphane Méjanès
- 13 oct. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 oct. 2025
La rue du Colonel-Fabien à Dizy aligne ses façades tranquilles. Au numéro 68, une porte mène à l’une des plus anciennes maisons de la région : Champagne Jacquesson. Fondée en 1798 à Châlons-sur-Marne par Claude et Memmie Jacquesson, elle connut très tôt la faveur de Napoléon Ier, qui lui remit une médaille d’or en 1810. Un siècle marqué par l’essor, l’absorption de la maison Juglar et l’invention du muselet en 1844 par Adolphe Jacquesson, un brevet qui changea à jamais le destin des bouteilles effervescentes. La notoriété fut grande, les ventes dépassèrent le million de cols en 1867, puis la lumière se fit plus diffuse.

Tristan et Jean Garandeau, directeur général de Champagne Jacquesson (photo : Anastasia Saldi)
En 1974, Jean Chiquet reprend l’affaire. Ses fils, Jean-Hervé et Laurent, engagent une transformation profonde, cherchant une voie qui échappe à la routine des bruts sans année. En 1999, ils décident de rompre avec le modèle dominant. Le principe est
simple : une cuvée unique par récolte, numérotée, portant l’empreinte de l’année. La première s’appelle 728 (parce que c'était le 728e assemblage au domaine, archives de la fin du XIXe siècle retrouvées à l'appui).
FAIRE CONFIANCE AU BOIS
Ce choix radical s’accompagne d’un manifeste en quinze articles, véritable déclaration d’indépendance. On y lit que pragmatisme et intégrité sont indissociables, que la vigne et la cave ne doivent jamais être séparées, que l’agronomie précède l’œnologie. Les parcelles sont labourées, enherbées, taillées court, protégées par des traitements respectueux, la certification bio ayant été obtenue en 2010. Les raisins sont pressés aussitôt cueillis, seuls les premiers jus sont conservés, la maison se sépare systématiquement de la taille, vendue à d’autres, pour ne garder que la cuvée, cœur de la presse. Les fermentations se déroulent en foudres et demi-muids, certains datant de la fin du XIXe siècle et rachetés à l’époque du démantèlement des chais de Bercy, d’autres tout juste sortis de tonnelleries françaises. Tous les vins accomplissent leur vinification alcoolique et malolactique sous bois, sans collage ni filtration, avant un tirage repoussé jusqu’en juillet pour donner le temps nécessaire à leur premier épanouissement.

Au milieu des vignes de Champagne Jacquesson (photo : Anastasia Saldi)
Le domaine compte aujourd’hui une trentaine d’hectares, tous en premiers et grands crus, dans deux secteurs : Grande Vallée de la Marne (Aÿ, Dizy, Hautvillers, Champillon) et Côte des Blancs (Avize, Oiry). Parmi ces vignes, les 13 hectares de la famille Chiquet, toujours cultivés par Jacquesson, dont la production est rachetée par la maison, maintenant ainsi un lien vivant avec l’histoire récente. Et une poignée d'hectares en achats de raisin. Quelques lieux-dits méritent que l'on s'y arrête : Corne Bautray à Dizy, chardonnay planté en 1960 sur argiles mêlées à la meulière ; Champ Caïn à Avize, vigne de 1962 au bas du coteau sud, sur sols sablo-limoneux ; Terres Rouges à Dizy, pinot noir de 1993 sur sol calcaire brun-rouge. Ces parcelles sont parfois mises en bouteilles séparément, quand le millésime le justifie, mais peuvent aussi disparaître si la cuvée 700 en a besoin.
CUVÉES "700", SÉRIE EN COURS
Car tout converge vers elle. Depuis vingt-cinq ans, la cuvée numérotée est le soleil autour duquel gravitent quelques satellites. Pas de hiérarchie pyramidale, pas de gamme figée, mais une exigence absolue pour cette cuvée centrale, mise en vente cinq ans après la récolte, puis proposée à nouveau dix ans plus tard en version dégorgement tardif. La 748, basée sur la vendange 2020, résulte d’un cycle météorologique
contrasté : hiver doux et arrosé, printemps sec, orages en juin, puis sécheresse.
Les grappes furent récoltées entre le 26 août et le 10 septembre. Chardonnay majoritaire, dosage minimal à 2 g/L, environ 170 000 bouteilles produites. Autre exemple, la 743 en version dégorgement tardif : base 2015, vieillissement de 89 mois sous liège, dégorgée en mars 2024, sans aucun sucre ajouté. Deux visages pour une même philosophie : refuser l’uniformité et assumer la singularité. Certains disent même que la 747 volait haut...
Les cuvées "700" emblématiques de la Maison (photos : Anastasia Saldi)
En décembre 2022, une nouvelle page s’est ouverte avec le rachat complet par Artémis Domaines, société viticole de la famille Pinault déjà propriétaire de Château Latour, Eisele Vineyard, Domaine d'Eugénie, Château Grillet, Clos de Tart, Beaux Frères, Bouchard Père et Fils et Domaine des Cabottes. Jean Garandeau, directeur commercial et marketing d'Artémis Domaines, a pris la direction générale de Champagne Jacquesson, avec pour mission de préserver l’esprit des Chiquet tout en inscrivant la maison dans une galaxie prestigieuse. Jean-Hervé Chiquet siège toujours au conseil de surveillance et suit ses vignes de près : la transmission s’accompagne d’une continuité tangible.

« Si je devais résumer le style Jacquesson, je dirais qu’il y a une vinosité salivante : des vins mûrs, pleins, des champagnes sphériques, vineux, plutôt sur l’oxydation ménagée que réductive et en même temps extrêmement sapides, avec une vraie dynamique. » Jean Garandeau, directeur général
TOURNÉ VERS LE FUTUR
Et c'est ainsi que la maison continue d'aller de l'avant, avec de nouveaux moyens. Un vaste programme d’investissements en cours modernise les installations et améliore le confort de travail des équipes. Les échanges techniques avec les autres domaines du groupe, qu'ils soient bourguignons, bordelais, californiens ou ligériens, alimentent une cellule de recherche et développement commune. On y multiplie les discussions, les échanges de bonnes pratiques, mais aussi les essais en matière de viticulture, de sélection massale ou de lutte contre le mildiou, enjeu majeur notamment en 2024, millésime détrempé. L’agroforesterie fait partie des chantiers en cours, la biodynamie est observée avec attention sans être prioritaire.
Dans les caves de Champagne Jacquesson (photos : Anastasia Saldi)
Et demain ? La maison entend prolonger ses temps d’élevage si la capacité le permet, sans exclure de s'intéresser un jour aux vins tranquilles de la Champagne, ces coteaux champenois en plein renouveau. Côté bulles, le marché français, moteur historique de Champagne Jacquesson, reste central (45 % des ventes), tandis que la distribution internationale bénéficie de la puissance logistique d’Artémis Domaines, capable d’anticiper les soubresauts douaniers trumpiens en important lui-même les vins aux États-Unis, où il possède un vignoble dans la Napa Valley.
À Dizy, la discrétion de la façade cache donc une stratégie assumée : produire peu, viser haut, rester fidèle à une ligne dessinée il y a un quart de siècle. Chaque cuvée numérotée est une nouvelle étape, chaque millésime une prise de risque. On ne cherche pas la facilité, on revendique une liberté. Une maison ancienne qui continue, avec obstination, de tracer son propre chemin.
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