Les vins du Domaine Zind Humbrecht
- Stéphane Méjanès
- 15 sept. 2025
- 5 min de lecture
À Turckheim, dans la cour du domaine, les chenillettes patientent, sveltes et légères, prêtes à avaler des coteaux trop abrupts pour les engins lourds. Pierre-Émile Humbrecht descend de l'une d'elle. Il sort d’un accident de vigne, boitille sans que cela ne freine ce colosse au pied d’argile. Pas le temps, il faut s’occuper de ce domaine morcelé dont il a hérité, entre granit rose du Brand, calcaires plus chauds du Windsbuhl, jusqu’aux coulées volcaniques du Rangen.

Tristan à la rencontre de Pierre-Émile Humbrecht sur ses terres (photo : Lucas Chappe)
L’histoire est longue. Vignerons de père en fils depuis 1620, les Humbrecht et les Zind travaillaient séparément à Gueberschwihr et Wintzenheim avant de s’unir en 1959, par la grâce du mariage de Léonard Humbrecht et Geneviève Zind. Ce fut le point de départ du Domaine Zind Humbrecht tel qu’on le connaît aujourd’hui, bientôt élargi par les acquisitions successives de Léonard sur des coteaux réputés ingrats, trop pentus ou trop pauvres, trop éloignés aussi, que les autres laissaient volontiers de côté. Olivier, fils de Léonard, et son épouse Margaret prendront la suite en 1989, pionniers de la biodynamie dès les années 1990 (certification en 2001). Depuis 2019, Pierre-Émile a rejoint ses parents pour écrire le nouveau chapitre de cette aventure familiale.
La mue vers la biodynamie a précédé Pierre-Émile mais lui navigue aujourd’hui avec lucidité entre idéaux et réalités économiques. « On fait du bio abruti, plaisante à peine Pierre-Émile, plus pragmatique que dogmatique. Je me pose toujours la question : qu’est-ce qu’on pourrait faire pour être meilleur ? Quand il pleut, je traite. J’ai trouvé la solution du bicarbonate pour lutter contre l’oïdium. Je mets deux fois moins de soufre, c’est déjà ça. Mais est-ce qu’un petit vigneron peut se permettre de dépenser 1000 € de traitement par hectare ? » Le ton est direct, l’engagement sans fard.
Pierre-Émile, pas vraiment adepte de la langue de bois (photos : Stéphane Méjanès et Lucas Chappe)
RÉHABILITATION DU MUSCAT
Le domaine compte aujourd'hui quarante hectares, une moitié de riesling, un quart de pinot gris, du gewurztraminer, un peu de chardonnay, de pinot blanc, de pinot noir.
Parmi les terroirs, un nom s’impose : le Rangen de Thann. Plus au sud de l’Alsace, seul grand cru volcanique de la région, il surplombe la rivière Thur et la ville de Thann. Pente vertigineuse, sols de tuf et de cendres, exposition plein sud, des conditions extrêmes qui font naître des vins d’une intensité singulière. Longtemps boudé, car trop difficile à travailler, il fut en partie sauvé par le grand-père de Pierre-Émile. Aujourd’hui encore, les rangs de vignes semblent accrochés à la montagne, face à un paysage où s’entremêlent collégiale gothique, ruines du château de l’Engelbourg et mémoire viticole séculaire.
Chez Zind Humbrecht, il y a aussi ce muscat, discret dans la répartition mais central dans le récit. Cépage paradoxal, vin boudé, alors qu’il peut, sous certaines conditions, se transformer en grande bouteille de garde. « Moi je fais des muscats secs, je les vends. Mais le sucre est devenu un vrai problème, raconte Pierre-Émile. On a longtemps pensé qu’un muscat devait rester doux. Moi je veux prouver l’inverse. »

Des foudres sculptés pour célébrer les moments forts (photo : Stéphane Méjanès)
Dans la cave, la démonstration prend corps. Les pressoirs pneumatiques travaillent lentement, les jus s’écoulent par gravité dans de vieux foudres centenaires, entretenus comme des reliques vivantes. Ne pas brusquer les choses, laisser le vin se poser. Pas de table de tri, le travail est fait à la vigne. Les premières gouttes de jus, chargées d’impuretés et de résidus de traitements, partent à la poubelle. On garde le cœur, le pur. Les vins débourbés passent ensuite de longs mois dans le bois, avant de livrer leur vérité. Et c’est dans le silence humide des caves que les vieux millésimes racontent l’essentiel.
Dans une salle dédiée à l'accueil du public, entre boudoir confortable, salon de club anglais et fumoir à cigare, Pierre-Émile débouche pour nous un muscat d’une vingtaine d’années. Surprise : le parfum est là, net, sans cette caricature florale qui effraie tant de sommeliers. Tristan connaît un véritable choc gustatif. L’acidité a tenu, la bouche s’est allongée, l’amertume noble équilibre le sucre résiduel. « Il faut attendre, il faut être patient, insiste Pierre-Émile. Dix, quinze, vingt ans parfois. Alors le vin devient autre chose, il se transforme. » On se souvient qu’en Alsace, les sangliers eux-mêmes choisissent leur nourriture dans un ordre bien précis : d’abord le gewurztraminer, trop sucré, puis le pinot gris, l’auxerrois… et le riesling en dernier. Le muscat, lui, se situe entre deux mondes, capable du meilleur quand il n’est pas cueilli trop tôt.
LABORATOIRE DU TEMPS LONG
Dans cette dégustation d’archives, le contraste est saisissant. Les années froides, comme 1994, ont donné des muscats acérés, tendus, presque bourguignons. Les années chaudes, 2001 par exemple, ont produit des vins plus ronds, botrytisés parfois, où le sucre s’impose mais sans lourdeur. On pourrait croire à des liquoreux du Bordelais, mais non, c’est de l’Alsace, et cela tient droit, c’est puissant et précis à la fois. Des bouteilles rares, que l’on n’ose plus vraiment produire, faute de conditions idéales et de marché capable d’attendre. « On garde chaque année quelques milliers de bouteilles, explique Pierre-Émile. Pour montrer aux restaurateurs que nos vins ne sont pas faits pour être bus dans l’année. »
Dans les caves historiques, les murs suintent, la terre respire sous les pavés, et des fûts bicentenaires trônent, porteurs d’une mémoire que peu de domaines entretiennent encore. On y croise des rieslings de plus de dix ans, des gewurztraminers patinés, et ces fameux muscats qui, loin d’être anecdotiques, rappellent que l’Alsace est une terre de diversité, de surprises, parfois même de contradictions assumées. Les amateurs pressés passent à côté, les patients trouvent des merveilles.

Le Heimbourg, colline calcaire à forte pente laissée en friche après-guerre, qu'Olivier Humbrecht a réhabilité par la vigne (photo : Stéphane Méjanès)
En quittant Pierre-Émile, une évidence s’impose : le Domaine Zind Humbrecht n’est pas seulement l’un des grands noms de l’Alsace, il est aussi un laboratoire du temps long. Et dans ce laboratoire, le muscat joue un rôle inattendu, miroir des millésimes, messager d’une Alsace qui ne cesse de se réinventer. On comprend alors pourquoi Pierre-Émile sourit en concluant : « Un vin, quel qu’il soit, doit donner envie de finir la bouteille. Même un vieux muscat. »
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